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là-bas si j’y suis
Retrouver Picasso sous le marketing culturel

Overdose Picasso. Un texte de Daniel Mermet (Là-bas si j’ysuis)

Overdose Picasso. Cet été vingt musées européens présentent des expos autour de Picasso. Rien que dans le sud de la France, une quinzaine d’exposé Picasso attendent le touriste. Attention, ce qui est regardé sans désir disparait. Picasso est devenu une marque comme une autre. On lui attribue 60 000 oeuvres. En regardant la dernière, l’Autoportrait face à la mort, on peut retrouver quelques clés et quelques armes enfouies sous des années de marketing touristique qui ont réussi à assécher un torrent subversif pour en faire un parking de super marché culturel.

Picasso est une marque de voiture, une marque de parfum, une marque de distinction, une marque de consommation culturelle, une marque de spéculation financière considérable. Il n’y a plus d’autre enjeu, plus de lutte acharnée pour une ligne, un bleu, un œil, plus de mise à mort pour une lumière, une femme, un taureau.
Inoffensif, décoratif, récréatif, Picasso disparaît. Ce qui est regardé sans désir disparaît. Une nuit par hasard sur un écran, j’ai retrouvé l’Autoportrait face à la mort. Picasso disait : « L’art est dangereux ».

PICASSO, Autoportrait face à la mort, 1972, crayon et pastel sur papier 65,5 x 50,5 cm, collection particulière, Tokyo

Ce n’est plus le modèle qu’il regarde, ce n’est plus la femme qui pose de l’autre côté de la toile, là, ce qu’il voit, c’est la mort, c’est sa mort qui vient. Il n’est plus le minotaure, l’homme taureau, ou alors c’est seulement l’œil du taureau, l’œil essentiel du taureau, « seul l’œil du taureau qui meurt dans l’arène voit », dit-il quelque part. Le taureau Picasso regarde sa mort dans les yeux.

Dehors le ciel est très bleu, c’est la Provence, on entend les cigales, on est en juin 1972, il a 91 ans et encore huit mois à vivre. Le minotaure est au bout de sa course fulminante. « Si on marquait sur une carte tous les itinéraires par où j’ai passé et si on les reliait, cela ferait peut-être un minotaure. »
Il peint jour et nuit, il dit : « la peinture fait de moi ce qu’elle veut ». Pour les esthètes, cette période finale n’est pas la plus fameuse. Peu importe, cet autoportrait est un acte hors série. Un instant, le peintre s’arrête et trace ce visage exorbité, un masque mortuaire de son vivant, de ce qui reste de son vivant, et d’ailleurs ce n’est pas un masque, il ne cache rien, au contraire, il montre, il se montre, voilà notre humaine condition, il pense au Titien, au Tintoret dans leur crépuscule, il pense à Rembrandt surtout, son ultime autoportrait. À leur suite, Picasso se confronte à l’irrémédiable.

Sur de frêles épaules, un énorme regard hors des orbites, arrêté, dilaté, égaré, le vert bleu pâle presque tendre de la vie qui s’en va, c’est-à-dire de la couleur qui s’en va, avec un œil déjà cloué ailleurs. C’est un dessin au crayon de couleur à la cire et au gros crayon noir d’une puissance inouïe, violente et fragile effigie qui frappe immédiatement et qui parle à tous. Picasso sait parler à tous. Guernica parle à tous. De même cet autoportrait. Pourtant il parle de lui. D’avance, il a dérouté exégètes et historiens dans un rare entretien télévisé sur sa peinture : « c’est des pages de mon journal, c’est des mémoires qu’on s’écrit à soi-même. À d’autres d’y trouver un sens caché (…) Un tableau parle de lui-même. Je ne dis pas tout, mais je peins tout. »
Il revient plusieurs fois sur ce dessin. Ce n’est pas un unique geste sans repentir. À gauche, il modèle la lumière rose diaphane qui commence silencieusement à manger ce visage dont elle va faire un crâne comme un autre, comme on en voit dans les peintures anciennes à côté d’une bougie, comme son père lui en faisait dessiner dans son enfance à l’école des beaux-arts, dans les leçons de clair-obscur.
Est-ce qu’il pense à ça, tout en travaillant cet ultime dessin ? À son ami Pierre Daix, il dit : « J’ai fait un dessin, hier. Je crois que j’ai touché quelque chose… ça ne ressemble à rien de déjà fait. » [1]
Et voilà Picasso. « Je trouve d’abord, je cherche ensuite. » Tout Picasso est dans cette idée, toute sa vie, 60 000 toiles, dessins, gravures, sculptures, bien plus peut-être, on ne sait pas combien au juste, tout repose sur cette idée. C’est une idée simple et puissante qui vient percuter notre présent, c’est ce que je voudrais faire comprendre.

Car oui, on se dit, c’est la fulgurance dont il veut parler, c’est l’inspiration, c’est l’artiste soudain visité par des forces inaccessibles au commun des mortels, c’est le grand prêtre, c’est le sorcier, c’est l’opération du Saint-Esprit. La triomphante bourgeoisie du XIXème siècle a adoré ce mythe qui engendre une formidable valeur spéculative et qui ouvre un énorme marché paré de toutes les vertus culturelles et de toutes les distinctions possibles et de toutes les dominations. L’art et l’argent, l’artiste et son marchand, la pute et le proxénète, oui l’art, c’est toujours la voix de son maître, c’est une très vieille histoire, un très vieux combat entre la cage et l’oiseau.
Sauf que Picasso ne s’arrête pas là. Il va bien plus loin. L’oiseau sort de la cage. Il répète un message révolutionnaire. « La peinture n’est pas faite pour décorer les appartements, c’est un instrument de guerre offensive contre l’ennemi. » C’est qui l’ennemi ?
Il faut revenir à son enfance. À l’orée de cette œuvre colossale, à l’autre bout de cette mort qui vient, il y a l’enfant. Il naît le 25 octobre 1881 à Malaga. Son père est peintre et enseigne la peinture académique. Il pousse son fils. L’histoire dit que Pablo sait dessiner avant de savoir parler. Mais pas comme un enfant. « Moi je n’ai jamais fait de dessin d’enfant, jamais, même quand j’étais tout petit. Quand j’avais leur âge, je dessinais comme Raphaël, mais il m’a fallu toute une vie pour apprendre à dessiner comme un enfant. » Au passage on sourit, les détracteurs de Picasso ont toujours répété : « mon gosse il a cinq ans, il en fait autant. » Savent-ils que c’est eux qui ont compris le mystère Picasso ?
Tous les enfants dessinent, c’est un prodige ordinaire, on ferait bien de ne plus s’y habituer. L’enfant dessine sans préambule, sans esquisse, directement, il trouve d’abord et cherche ensuite. « Oh, quel beau dessin, dit la mère, c’est quoi ? » C’est le soleil sur son cheval qui tombe dans la mer. Émerveillement maternel. C’est au tour du père qui passe : « Ça représente quoi ? » C’est un chien perdu dans la nuit avec une lampe de poche. Émerveillement paternel. L’enfant trouve après. Picasso ne procède pas autrement. C’est après qu’il dit : « Je crois que j’ai touché quelque chose… ça ne ressemble à rien de déjà fait. »
Autre chose qu’il répète toute sa vie : « Si on sait ce qu’on va faire, pourquoi le faire ? » C’est une autre clé pour comprendre Picasso. Il rejoint là le génie du jazz. Ah, on rêve d’une rencontre Miles Davis, Picasso ! Grâce à mon amie Ramathou, j’ai eu la chance dans ma vie de passer un dimanche après-midi avec Miles Davis à Paris en 1986. En parlant, Miles réécoutait son concert de la veille, lui aussi à l’affût d’un moment où il aurait touché « quelque chose ne ressemblant à rien de déjà fait ».
La connaissance, la maîtrise, la pratique et soudain le bond hors de la suite. On trouve cette pratique dans l’art de l’improvisation mais aussi dans la pensée comme dans le sport de combat. Écoutez : « L’idée, le principe, l’éclair, le premier moment du premier état, le saut, le bond hors de la suite… À d’autres, préparations et exécutions. Jette-là le filet. Voici le lieu de la mer où vous trouverez. Adieu. » [2]
En dessinant, donc, Picasso découvre quelque chose qu’il ignorait jusque-là, dont il ignorait jusque-là qu’il en fût capable, dont il ignorait l’existence en lui-même, dans son œil, dans sa main, un fruit encore dans la tige ; un langage nouveau et qui peut parler à tous, ouvert à tous à partir de l’homme qu’il est, qu’il est tout entier, avec le monde dedans et autour, le monde politique, le monde des idées, le monde amoureux, le monde érotique, le monde de la peinture avant tout. Vélasquez, Goya, Delacroix, Manet, Courbet, Cézanne, il a intériorisé leurs gestes. La peinture est une affaire de geste et de corps. Manet regarde la vitesse de Vélasquez de tout son corps, Picasso regarde le déjeuner sur l’herbe, il mesure la trace et la vitesse. C’est une affaire physique, regardez le corps de Picasso lorsqu’il peint. C’est le dernier danseur de l’histoire de la peinture, le bouquet final. Après ce sera le conceptuel, le numérique, l’art contemporain, une toute autre histoire. En attendant, à coup de pinceaux et de crayons, Picasso creuse dans sa mine en quête d’une grandeur qu’il ignorait en lui-même, et de la façon la plus audacieuse, comme dit Paul Éluard : « Picasso, de la façon la plus audacieuse, nous a redonné les preuves de l’existence de l’homme et du monde.  » Oui c’est pompeux, c’est des mots de pierre tombale, mais ça met de l’air dans les poumons, ça vous fait relever la tête. Ça fait rire aussi. La bigoterie du clergé culturel a longtemps éliminé le rire de Picasso, le rire énorme, la farce, la bacchanale, le désir attrapé par la queue.
Mais pourquoi cette faculté intuitive serait-elle limitée au peintre et à l’enfant ? Eux seuls auraient ce pouvoir ? Eux seuls et quelques découvreurs, des chercheurs, des poètes, des fulgurants, des transgressifs, qui produisent les bulles d’oxygène nécessaires pour maintenir en vie les poissons dans l’aquarium. Mais ces poissons, ces milliards de poissons sans mémoire, combien de temps garderont-ils encore la tête sous l’eau ? Des animaux tristes, résignés, soumis, assignés à la répétition, au prévisible, à l’alignement et qui voient passer la vie avec le regard des eunuques dans un harem. Des ressources humaines inouïes sont chaque jour dilapidées en pure perte et en sueur imbécile, d’immenses gisements de possibles chaque jour sont atrophiés, anéantis, bâillonnés, les chants restent au fond des gorges, les grâces restent dans les graisses, la plupart finissent par ne plus rien vouloir, juste des cachets, docteur.
Toute sa vie Picasso travaille à agrandir la surface de la cage, toute son œuvre est une incitation à l’émancipation humaine, bien au-delà de lui-même, bien au-delà de la peinture. Or c’est l’inverse qui s’est produit. Démiurge sans précédent, génie sans pareil, monstre sans égal, tout au long de sa vie, Picasso est devenu une écrasante divinité dont des millions de pèlerins dans le monde viennent baiser des yeux humblement les icônes. Inhumain, en somme, monstrueux. Juché au sommet d’un tas de fric, de mythes et de superlatifs. Au lieu de libérer les hommes, la colombe les inhibe et les met à genoux. L’ennemi a gagné, la cage s’est refermée, Picasso est une marque de voiture, une marque de parfum, à jamais inoffensif.
N’est-ce pas cette mort-là qu’il voit venir dans ce dernier portrait ?

Imposteur sans doute, délirant certainement, André Malraux a eu un éclair pour donner un sens à la fonction de l’art : « Il se peut que l’une des fonctions les plus hautes de l’art soit de donner conscience aux hommes de la grandeur qu’ils ignorent en eux. »
C’est la conscience que nous donne à tous l’ultime regard de Picasso. La peinture est un instrument de guerre offensive contre l’ennemi.

Daniel MERMET

Notes

[1] Pierre DAIX, Picasso Créateur, éditions du Seuil, 1987

[2] Paul VALÉRY, Monsieur Teste, éditions Gallimard, 1927


Publié le : 10 octobre 2018
par : Dominique Lafargue

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